Autisme et superbe

Publié dans La Croix  du lundi 11 juin 2013

Depuis le 6 mai 2012 se joue entre la France et l’Union européenne une sorte de jeu de dupes. Comme un spectateur devant un manège, on peut en voir le thème repasser avec une régularité d’horloge. Cela commence dès le premier sommet européen des 28-29 juin à Bruxelles où le Président nouvellement élu défend son « Pacte pour la croissance en Europe ». Il comportait trois circuits de financement utilisant le levier de la dette pour de nouvelles dépenses publiques. Mario Draghi, le directeur de la Banque centrale européenne (BCE) avait indiqué par anticipation quelles étaient, selon lui, les limites de l’exercice. Reprenant le terme même de Pacte de croissance, il parlait de « réformes structurelles permettant la croissance pour faciliter l’entrepreneuriat, l’établissement de nouvelles entreprises et la création d’emplois »[i]. Derrière un titre commun, on mesure le grand écart entre les positions.

Le banquier central était bientôt suivi par la directrice générale du FMI : « au cœur du gap de compétitivité qui s’est établi à travers le temps, on trouve des dysfonctionnements et des rigidités sur les marchés du travail et des services qui peuvent seulement être traités efficacement au travers d’un large programme de réformes structurelles »[ii] (5 novembre 2012). Quatre mois plus tard, Angel Curria présentait le rapport bisannuel de l’OCDE sur la France : « le calendrier politique offre une occasion unique de mettre en œuvre une stratégie ambitieuse de réformes permettant d’accroître l’efficacité et de réduire le coût des politiques publiques »[iii] (19 mars 2013).

Si les amis politiques du Président se montrent plus compréhensifs, ils rejoignent globalement les constats précédents. Il en est ainsi de Gerhard Schröder, chancelier de 1998 à 2005, dont le parti (SPD) partage avec le PS de François Hollande, les débats de l’Internationale socialiste. En ami, il « salue la politique orientée vers la croissance qu’entend mener François Hollande » ; en véritable ami, il ose cette formule : « ce qui, par contre, pose problème, c’est le manque de volonté de mettre en place des réformes structurelle »[iv] (Le Point, 31 mai 2012 puis le 24 décembre). Rétrécissons encore le cercle et nous trouverons Didier Migaud, président (d’origine socialiste) de la Cour des comptes qui rappelle : « la nécessité d’économies structurelles réalisées dans une perspective pluriannuelle qui, seules, sont à même d’assurer une amélioration sensible et continue du solde budgétaire »[v] (28 mai 2013).

Jusque là, nous étions dans le domaine du débat. Pour ce qui est des objectifs de réduction de déficit budgétaire, nous sommes dans le domaine de l’engagement, à travers la signature par la France du Traité de stabilité, de coopération et de gouvernance. Notre pays a obtenu un sursis conditionné à l’objectif des 3 % de déficit budgétaire. Dans la lignée de tout ce qui a été répété depuis un an, la Commission européenne a indiqué quelques lignes directrices pour les réformes structurelles à venir. La réponse du Président de la République a été cinglante : « la Commission n’a pas à nous dicter ce que nous avons à faire »[vi] (30 mai 2013).

C’est que, préférant différer les réformes structurelles, François Hollande attend le retour de la croissance. Il partage sans doute le jugement récent de l’OFCE : « Tous (les économistes) considèrent que le PIB actuel est très éloigné de sa trajectoire de long terme et ce déficit d’activité devrait donc conduire, en dehors de tout choc extérieur et de toute contrainte sur la politique budgétaire et monétaire, à un rattrapage spontané de croissance dans les années à venir »[vii]. La croissance est là ! La croissance t’appelle ! Les promoteurs de politiques restrictives l’empêchent seulement d’advenir ! Reconnaissons néanmoins que cette formule relève de la magie : quant à Dieu, François Hollande est athée, quant à la croissance, il a la foi du charbonnier. Il oublie même que les vecteurs de la croissance sont les aigles du CAC40, les pigeons des start-up et même les poussins de basse cour. Tous ont été plumés avec la précision de frappes chirurgicales. Il n’imagine même pas qu’il y ait des dégâts collatéraux en termes de croissance ! C’est peut-être pour cela qu’il donne de la France une image autiste et superbe – orgueilleuse avec faste et vaine gloire[viii].


[iv] Interview donnée au Point, le 31 mai 2012, Média Internet,
http://www.lepoint.fr/monde/quand-schroder-juge-hollande-31-05-2012-1470973_24.php

[vii] « Les étranges prévisions de la Commission pour 2014 », Média Internet, <
http://www.ofce.sciences-po.fr/blog/?p=3818
>

[viii] Définition du Littré

Et si on essayait le laisser-faire plutôt que le dire ?

Un rapport succède à un rapport précédent. Une commission succède à une autre commission. Un engagement présidentiel succède à un autre engagement présidentiel. L’encouragement public aux vocations d’entrepreneurs ne faiblit pas dans notre pays… ponctué de décisions contradictoires et d’annonces sans lendemain. Gérard Thoris s’inquiète de la gestion erratique d’un dossier essentiel pour l’économie française.

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Pourquoi il est urgent d’enseigner la gestion de l’échec à l’école ?

Plus qu’un enseignement de l’entrepreneuriat qu’elle aura bien du mal à mettre en place, l’école devrait plutôt apprendre à ses élèves à suivre leur voie, quitte parfois à expérimenter et se tromper, pour que chacun finisse par trouver le chemin vers l’emploi et mette ses talents au service de la société.

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La crise de la zone euro

Une conférence donnée à l’IAE de Lille le 13 mai à visionner ici

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Que reste-t-il du droit de propriété ?

Publié dans La Croix du lundi 29 avril 2013

Arnaud Montebourg vient de connaître son chemin de Damas. Il a été désarçonné par le dieu Mammon qu’il poursuivait de sa vindicte avec tout l’élan de son être. C’est évidemment dans le Wall Street Journal, bulletin paroissial du capitalisme que, le 5 avril dernier, il fait sa confession. « Dans le cadre de la restructuration budgétaire », traduisons « devant l’impasse des finances publiques en France », « nous réfléchissons à un changement de nos participations », traduisons encore « il va falloir désormais convaincre les détenteurs privés de capitaux de devenir actionnaires minoritaires de sociétés possédées par l’Etat ». On peut néanmoins s’interroger sur le caractère tactique de cette conversion car il ajoute immédiatement : « nous n’excluons pas de genre d’action, mais nous ne voulons pas perdre notre influence sur les entreprises ».

Sur ce point, assurément, il n’a pas d’inquiétude à se faire car le droit de propriété a été démantelé au bénéfice de la puissance publique. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler que, bien avant la domination de la science économique anglo-saxonne, le droit de propriété se déclinait en usus, fructus et abusus. Même si ce n’est pas très logique, reprenons ces trois termes en sens inversé.

Par abusus, on entend que le propriétaire d’un bien (de consommation ou d’investissement) est libre de l’aliéner, typiquement de le vendre. Il y a plusieurs moyens de mesurer le degré de cette liberté. En premier lieu, toute taxe sur les transactions est une diminution de ce droit. Mais il y a plus grave. Depuis longtemps, le droit social français prévoit que, en cas de fermeture de site, le propriétaire est soumis à une obligation de reclassement des salariés licenciés. Il ne peut se défaire de ses propres outils que s’il a trouvé des outils alternatifs avec des qualifications équivalentes pour ses anciens collaborateurs. Le contrat à durée indéterminé porte décidément bien son nom ! Comme si cela ne suffisait pas encore, le projet de rendre obligatoire la revente de sites rentables doit être inscrite au programme parlementaire. Les dernières tentatives engagées par notre néo-converti pour céder les sites de Florange (Arcelor-Mittal), d’Amiens (Goodyear) ou de Petite-Couronne (Pétroplus) montrent à chaque fois le peu d’empressement des capitalistes étrangers éventuellement gonflés aux liquidités pétrolières pour s’engager, pieds et poings liés, dans l’aventure d’une reprise industrielle en France. Ils ignorent en effet comment ils pourraient en sortir !

Le fructus, c’est évidemment le droit au fruit de sa propriété, de son travail et de son capital. En ce qui concerne le travail, le Conseil constitutionnel s’est ému de taux confiscatoires au seuil de 75 %. Quant à la rémunération du capital, c’est la Commission européenne qui, le 10 avril dernier, a pointé du doigt la faible profitabilité des entreprises françaises. Celle-ci expliquerait le manque d’investissement et d’innovation d’une part, un endettement trop élevé d’autre part. Voilà résumé en une phrase le dilemme de la fiscalité sur l’entreprise : lorsque l’Etat prélève sur les profits, il limite l’autofinancement et, via l’endettement, il accroît le droit de propriété des banquiers sur les fruits de l’entreprise.

Finalement, il ne reste aux propriétaires que l’usus, le droit d’usage. Mais, à y regarder de près, celui-ci risque bien de passer son contrôle de l’Etat. Le 18 avril, Jean-Marc Ayrault se réjouissait que 430 millions d’euros aient déjà été accordés à des entreprises au titre du pré-financement du crédit d’impôt compétitivité. Les entrepreneurs qui ont fait cette demande n’ont peut-être pas bien lu le programme du Parti socialiste et, particulièrement, les conditions d’engagement de la Banque publique d’investissement qui gère ce programme : « plan de maintien ou de création d’emploi, encadrement des dividendes, excellence environnementale et sociale », etc. Nul doute que les partenaires sociaux ne s’emparent de cette promesse et s’accordent un droit de regard sur l’usage de ces fonds.

Nous serons alors revenu à l’Ancien régime économique où, selon la formule de Frédéric II, roi de Prusse, « l’ordre économique sort tout entier de la tête du souverain ».

Prélèvements obligatoires ou dépenses publiques ?

Et hop, le record socialiste… 56,9% de PIB de dépenses publiques et 46,3% de prélèvements obligatoires en France : mais au fait quels secrets dissimulent donc ces 10 points de décalage ?

En parallèle avec Marc TOUATI et Eric VERHAEGHE
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Oracle tout puissant

Publié dans La Croix  du 18 mars 2013

Il est normal que, dans un Etat-Providence, le souverain soit, hors du temps, capable de commander à la tempête de la crise afin d’en prévenir les outrages sur les peuples dont il doit préserver la tranquillité. François Hollande excelle dans cette mission et la presse aux ordres, telle autant de hérauts, reproduit volontiers tels quels les augures présidentiels.

La scène est aussi saisissante dans les perspectives de croissance française que dans l’évaluation du taux de déficit budgétaire. En effet, selon le dogme en vigueur, l’une et l’autre relèvent de la toute puissance de l’Etat. Ce n’est pas une caricature que de dire qu’une partie substantielle de l’opinion publique française pense que l’action de l’Etat reçoit une première légitimité du fait qu’elle est considérée comme la source de la croissance. Quant à l’onction seconde, elle se produit lorsque, du fait de l’autonomie des agents privés, la conjoncture s’éloigne du sentier optimal. Alors, l’Etat, encore lui, peut dépenser sans compter ce que les premiers économisent sou par sou.

Il fut une époque, fort éloignée certes des rivages idéaux où la France se prélasse aujourd’hui, où la société civile existait et trouvait un chemin jusqu’aux médias pour exprimer son goût du débat contradictoire. Aux certitudes prophétiques du pouvoir en termes de croissance future, elle préférait la discussion critique entre pouvoirs indépendants. C’était du temps où l’on croyait encore que les intuitions de Montesquieu étaient tellement fines qu’elles pouvaient à juste titre traverser les âges. C’est ainsi que, en 1980, sous l’autorité du Premier ministre Raymond Barre, les prévisions de croissance de l’INSEE, organisme officiel s’il en fût, furent croisées avec celles de REXECODE et celles de l’Observatoire Français de Conjoncture Economique (OFCE), à l’époque présidé par Jean-Marcel Jeanneney. Avec les services du Ministère de l’économie et des finances, cela faisait quatre sources d’évaluation de la conjoncture et l’effet attendu était sans doute que, en cas de divergence d’appréciation sur la situation économique, il faille justifier ses projections un peu sérieusement. C’est évident si l’on se fie à cette anecdote rapportée par Jean-Marcel Jeanneney lui-même, au moment où il cherchait des esprits scientifiques pour remplir la nouvelle mission qui lui était confiée : « Un candidat très titré me posa cette question : l’OFCE serait-il keynésien ou néo-libéral ? Je lui répondis que je veillerais à ce qu’on n’y soit pas dogmatique. Je ne l’ai plus revu »[i].

Dans cette perspective, on pourrait imaginer que les responsables politiques fassent mention des évaluations alternatives que leurs camarades de combat d’un autre âge avaient obtenu manu mediis[ii], du gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing. Vu de 2012, voilà ce que cela donnerait, en termes de prévisions de croissance pour 2013. En ce qui concerne le Ministère de l’économie et des finances de P. Moscovici, chacun se souvient que, jusqu’il y a peu, il s’arcboutait sur un rythme annuel de 0,8 %, objet des augures présidentiels. L’INSEE est, pour sa part, d’une prudence extraordinaire dans sa note de conjoncture de décembre 2012 et elle ne s’engage pas au-delà du second trimestre de l’année 2013 avec une évaluation de 0,2 %[iii]. C’est aussi l’évaluation de COE-REXECODE[iv], mais pour l’ensemble de l’année ! Quant à l’OFCE, il prévoit une croissance nulle, passage obligé pour tous les adeptes de la décroissance ![v]

Evidemment, lorsqu’on sait qu’il y a un iceberg de cette taille, on modifie sa route. Ce ne fut pas le cas du gouvernement dirigé par Jean-Marc Ayrault. Réuni au grand complet, il continue à jouer sa partition sur le bonheur futur pendant que le bateau « France » sombre lentement. Les riches, on le sait, ont déjà trouvé leur canot de sauvetage alors que les classes moyennes et les pauvres sont cadenassés dans les différents ponts inférieurs. Et l’on voudrait que le mot « justice » tant de fois mobilisé évoque encore en eux les rivages d’une terre nouvelle ?


[i] JEANNENEY Jean-Marcel (1967), « La création de l’OFCE », Revue de l’’OFCE, n° 102/3, Média Internet,
http://www.cairn.info/revue-de-l-ofce-2007-3-page-11.htm

[ii] Par la pression des médias

[iii] TAVERNIER Jean-Luc, directeur (2012), Note de conjoncture, décembre, INSEE, Média Internet,
http://www.insee.fr/fr/indicateurs/analys_conj/archives/122012_ve.pdf

[iv] Coe-Rexecode (2012), « Perspectives économiques 2012-2013. L’Europe enlisée », Document de travail n° 35, septembre, Média Internet, accessible à partir de
http://www.coe-rexecode.fr/public/Analyses-et-previsions/Documents-de-travail/Previsions-economiques-2012-2013-pour-le-monde-l-Europe-et-la-France/Previsions-2012-2013-pour-la-France-enlisement-prolonge-de-la-croissance

[v] HEYER ÉRIC, COCHARD Marion, DUCOUDRÉ BRUNO, PÉLÉRAUX Hervé et PLANE Mathieu (2012), « France : la guerre des 3 % aura-t-elle lieu ? Perspectives 2012-2013 pour l’économie française », Revue de l’OFCE, 18 octobre, Média Internet
http://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/documents/prev/prev1012/france181012.pdf